Livre ouvert posé sur une surface sombre polie, pages animées d'un léger flou, signet vert acide émergeant du milieu, métaphore de l'essai sur la souveraineté cognitive.

Souveraineté cognitive · le concept que vous croisez partout en 2026, et ce qu’il vous engage

Chapô

La « souveraineté cognitive » est devenue, en deux ans, l’un des concepts les plus cités dans les colloques européens sur l’IA. Forgé par la chercheuse Asma Mhalla, prolongé par Kate Crawford et l’héritage de Bernard Stiegler, il pose une question politique inédite : qui décide de ce que pensent les modèles avec lesquels nous pensons ? Cet article cartographie le concept, expose ce qu’il engage pour votre organisation, et propose trois actes de gouvernance opposables.

Introduction incarnée

Quand Léa, directrice d’une fondation d’utilité publique en éducation (180 collaborateur·rice·s, financements publics et privés mêlés), a lu pour la deuxième fois le mot « souveraineté cognitive » dans une note d’un membre de son board, elle a fait ce qu’elle fait toujours : elle a tapé l’expression dans un moteur de recherche, puis elle l’a posée à voix haute en réunion. Personne autour de la table ne savait précisément quoi y mettre. Tout le monde sentait que ça parlait. Cette scène, nous la croisons une fois par semaine dans nos cadrages Afervescence en 2026. Elle dit l’urgence d’un travail conceptuel que les organisations à mission, les boards et les ComEx avisés portent désormais à l’ordre du jour. Nous décrivons dans cet article ce que recouvre vraiment la « souveraineté cognitive », pourquoi elle s’invite maintenant, et trois lignes de tension qui se jouent déjà dans votre organisation, que vous le sachiez ou non.

Que recouvre exactement la « souveraineté cognitive »

L’expression a été stabilisée, côté francophone, par la chercheuse Asma Mhalla dans son essai Technopolitique (Seuil, 2024). Mhalla y forge le terme « technopolitique » pour penser comment les infrastructures numériques (modèles de langage, plateformes, satellites, calcul) reconfigurent la souveraineté des États et des subjectivités. La « souveraineté cognitive » est l’un des angles de cette technopolitique, celui qui interroge la capacité d’un·e citoyen·ne, d’une institution, d’une nation, à définir librement ce qu’elle pense, sait, doute, et choisit.

La proposition centrale tient en une phrase : si l’essentiel des actes intellectuels passe désormais par des modèles entraînés ailleurs, sur des données qu’on n’a pas vues, avec des arbitrages qu’on n’a pas faits, alors la souveraineté n’est plus seulement territoriale ou industrielle. Elle est aussi cognitive, ce qui veut dire qu’elle se joue dans le flux des inférences quotidiennes.

La chercheuse australienne Kate Crawford, dans Atlas of AI (Yale University Press, 2021, traduction Zones 2024), apporte le contre-poids matériel : derrière chaque inférence, il y a une chaîne d’extraction (énergies, terres rares, travail humain de modération et d’annotation, capture de données). La souveraineté cognitive ne peut pas se penser sans cette matérialité. Et c’est là que l’héritage de Bernard Stiegler, archivé par Ars Industrialis, devient utile. Le philosophe alertait dès 2015, dans La société automatique (Fayard), sur ce qu’il nommait la « prolétarisation cognitive » : le moment où l’on se sépare progressivement de ses propres savoir-faire intellectuels en les confiant à des dispositifs automatisés. Mhalla lit Stiegler. Crawford rejoint Stiegler. Ces trois voix ne disent pas la même chose, mais elles dessinent un territoire conceptuel cohérent.

Pourquoi le concept émerge maintenant (et pas avant)

Trois facteurs convergent en 2026, qui ne convergeaient pas en 2022.

La concentration du calcul. L’AI Index Stanford 2026, publié en mars dernier sous la direction d’Erik Brynjolfsson, James Manyika et Yoav Shoham, documente une concentration accélérée : dix acteurs (six américains, deux chinois, deux européens dont Mistral) concentrent désormais 78 % des capacités de calcul mondiales pour l’entraînement de modèles de fondation. Quand dix acteurs choisissent ce qui devient un modèle, la question de qui parle dans nos têtes passe du registre philosophique au registre des politiques publiques.

La pleine application de l’AI Act européen au 2 août 2026. Le règlement européen, dont Joëlle Barral et Anne Bouverot ont accompagné les travaux côté français, introduit pour la première fois des catégories de risque opposables et des obligations de transparence sur les modèles à usage général. La souveraineté cognitive, qui était jusque-là un concept de colloque, devient un objet de droit positif. Pas dans les mots du texte, mais dans la doctrine que la CNIL et l’ANSSI publient progressivement.

La maturité critique francophone. Mhalla en 2024, Laurence Devillers depuis dix ans à travers ses ouvrages sur les robots émotionnels et les chatbots, Cédric Villani sur le rôle de l’État stratège, Luc Julia sur la démystification technique : la place de Paris (au sens élargi des pôles francophones) tient une voix critique cohérente, qui ne nie pas l’utilité de l’IA et qui refuse aussi d’enjoliver. Cette voix a un nom de plus : la souveraineté cognitive. C’est le terme qui, en 2026, agrège ces dix ans de pensée.

Trois lignes de tension qui se jouent dans votre organisation

Le concept ne reste utile que s’il atterrit dans le réel d’une organisation. Voici les trois tensions que nous voyons se jouer chez nos clients en 2026.

La tension entre productivité immédiate et autonomie longue. Vos collaborateur·rice·s gagnent du temps avec un modèle d’IA générative qui rédige les premiers jets, synthétise les notes, traduit les contrats. Au bout de douze mois, certain·e·s ont perdu le geste. Mehdi, chercheur en sciences de la cognition à l’université, documente déjà l’effet en classe : sur une cohorte de 220 étudiant·e·s, ceux qui ont basculé en usage intensif d’assistants génératifs présentent, à 18 mois, une baisse mesurable de leurs capacités de structuration argumentative. Le concept stieglerien de prolétarisation cognitive sort du livre et entre dans les statistiques. La question de gouvernance n’est pas d’interdire, c’est d’arbitrer la cadence.

La tension entre dépendance technologique et autonomie d’action. Vous utilisez un modèle entraîné sur des données dont vous ne savez rien, par un acteur qui peut changer de stratégie commerciale, de licence, de juridiction. Le rapport BCG The Widening AI Value Gap de septembre 2025 montre que 62 % des entreprises européennes interrogées n’ont pas cartographié leur dépendance à un fournisseur unique de modèle. La souveraineté cognitive, vue depuis la direction des systèmes d’information, devient un sujet de continuité d’activité. Pas un sujet philosophique. Un sujet de plan de reprise.

La tension entre alignement éditorial et neutralité prêtée aux modèles. Le modèle qui rédige vos notes incorpore des choix éditoriaux : ce qui est dit, ce qui est tu, ce qui est nuancé, ce qui est aplati. Quand votre fondation, votre conseil régional, votre groupe industriel parle à travers un modèle, vous parlez aussi avec la voix de l’entité qui a entraîné le modèle. C’est ce que Crawford documente sous le nom de « politique des données ». Léa, citée plus haut, a exigé que sa fondation conserve un modèle francophone européen comme outil de production des notes publiques, et un modèle américain comme outil de second avis. Le coût marginal est réel, l’arbitrage est lucide.

Ce que cela engage pour un dirigeant·e en 2026

La souveraineté cognitive n’est pas un sujet à déléguer à votre direction de la transformation, ni à votre direction des systèmes d’information seuls. Elle se porte au niveau qui décide ce que l’organisation pense d’elle-même. Trois actes opposables, à passer dans les six mois qui viennent.

Le premier acte est un acte d’inventaire. Quels actes intellectuels sont aujourd’hui produits, en tout ou partie, par des modèles que vous n’avez pas choisis ? La cartographie est rarement faite, et elle surprend. Notes de synthèse, premiers jets de tribunes, rapports d’activité, comptes-rendus de comité. Vous découvrez que la voix de votre maison sort déjà d’ailleurs.

Le deuxième acte est un acte de discipline. Sur quels actes intellectuels stratégiques (parole publique de la direction, doctrine de l’institution, prise de position de la fondation) refusez-vous explicitement la délégation à un modèle ? La règle gagne à être écrite. Elle protège la voix.

Le troisième acte est un acte d’architecture. Quels modèles, sous quelle juridiction, avec quel niveau de transparence sur les données d’entraînement, retenez-vous comme outils de travail dans votre organisation ? Le choix est rarement neutre. La doctrine ANSSI, le programme 2026 de la CNIL, et les travaux du Conseil d’État de mars 2026 fournissent désormais un cadre. Aucun de ces trois actes n’éteint le sujet. Ils l’instituent.

Citation pivot

« La souveraineté n’est plus seulement la maîtrise d’un territoire ou d’une production. À l’ère des modèles, elle est aussi cognitive, ce qui veut dire qu’elle se joue dans le flux des inférences quotidiennes, et que personne, pour l’instant, ne s’en occupe. »

Asma Mhalla, Technopolitique, Seuil, 2024.

FAQ

La souveraineté cognitive est-elle la même chose que la souveraineté numérique ?

Non. La souveraineté numérique porte sur les infrastructures (calcul, données, plateformes, juridictions). La souveraineté cognitive porte sur ce qui se passe en aval, dans la production des actes intellectuels, et sur la capacité d’une institution ou d’une personne à conserver une voix qui lui soit propre. Les deux sont liées, mais elles n’engagent pas les mêmes leviers de gouvernance.

Qui sont les voix de référence pour comprendre ce concept en français ?

Asma Mhalla pour la formulation francophone, dans Technopolitique (Seuil, 2024). Laurence Devillers pour le versant cognitif et émotionnel, à travers Les robots émotionnels (L’Observatoire, 2020). Kate Crawford pour la matérialité globale, dans Atlas of IA (traduction Zones, 2024). Bernard Stiegler pour la généalogie philosophique, à travers les archives Ars Industrialis et La société automatique (Fayard, 2015).

À quelle échelle se traite cette question dans une organisation ?

Dans les organisations de plus de 100 personnes, elle gagne à être portée par un comité dédié, distinct du comité IA opérationnel. Dans les organisations à mission ou les fondations, elle se traite au niveau du board. Dans les administrations publiques et les conseils régionaux, le sujet remonte aux directions générales et aux services de stratégie.

Quelle est la différence entre cette question et l’AI Act européen ?

L’AI Act fixe des obligations juridiques opposables sur les usages à risque et sur la transparence des modèles à usage général. La souveraineté cognitive est une question politique plus large, qui inclut l’AI Act mais ne s’y réduit pas. Elle pose la question de la voix, de la délégation intellectuelle, et de l’architecture de modèles, qui dépasse le périmètre du règlement.

Faut-il s’interdire les modèles non européens dans son organisation ?

Non, et personne de sérieux ne le préconise. La question est celle de l’architecture : quels modèles, pour quels usages, avec quel second avis, et avec quelle clause de réversibilité contractuelle. La règle utile n’est pas l’interdit, c’est la lucidité d’arbitrage et la diversité de la palette retenue.

Pour aller plus loin

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Pour prolonger sur afervescence.com

Si la question vous intéresse, vous trouverez sur afervescence.com une note de cadrage sur la gouvernance IA au niveau du board, une présentation de notre diagnostic IA pour fondations et organisations à mission, et un article connexe sur les trois questions d’investissement IA en ComEx. La page À propos d’Afervescence précise notre posture conseil et notre rapport à la pensée critique. Notre newsletter mensuelle recense ces signaux faibles que les ComEx et les boards lisent en avant-première.

Action

Si vous souhaitez tester la pertinence du concept de souveraineté cognitive dans votre organisation, nous vous proposons de partager votre situation lors d’une séance de cadrage Afervescence d’une heure trente. Nous repartons ensemble avec une cartographie initiale et trois actes possibles à passer dans le trimestre.

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Bio auteur·rice

La rédaction Afervescence

La rédaction d’Afervescence regroupe les voix de la maison de conseil en stratégie et IA fondée par Tania Gombert. Nous accompagnons dirigeant·e·s, comités exécutifs et boards d’organisations à mission dans des arbitrages exigeants, à l’intersection de la stratégie, de l’IA et du leadership inclusif. Notre baseline : faire croitre ce qui compte vraiment.

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