Numérique responsable : la sobriété comme exigence technique

Numérique responsable : la sobriété comme exigence technique

Numérique responsable : la sobriété comme exigence technique

Le numérique représente entre 3 et 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon l’Agence de la transition écologique (ADEME), soit davantage que l’aviation civile mondiale. D’ici 2030, ce chiffre pourrait doubler sous l’effet conjugué de la multiplication des usages, de la course au calcul intensif portée par les modèles d’intelligence artificielle, et de l’obsolescence programmée des équipements. Pour les organisations qui ont fait de la transformation numérique un levier stratégique, cette réalité pose une question qui n’est plus confortable à esquiver : que produit-on, pour qui, avec quelles ressources, et à quel coût systémique ?

La sobriété numérique n’est pas une posture verte de communication. C’est une discipline d’ingénierie, une contrainte réglementaire qui s’affirme, et un critère d’allocation de ressources qui commence à peser dans les arbitrages des directions générales. Le Green IT, longtemps cantonné aux équipes infrastructure, remonte désormais jusqu’aux comités exécutifs, porté par la directive européenne sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) et par des coûts énergétiques qui rendent la question économiquement inévitable.

L’empreinte cachée : quand le logiciel consomme autant que le matériel

On mesure l’empreinte du numérique en regardant les serveurs, les datacenters, les flottes d’équipements. On oublie le logiciel. Or le code produit aujourd’hui, gonflé de dépendances, de requêtes redondantes, de données inutilement collectées et stockées, est l’une des causes premières de l’obsolescence prématurée des terminaux. Un smartphone parfaitement fonctionnel devient lent et inutilisable non pas parce que ses composants ont failli, mais parce que les applications qu’il doit faire tourner ont doublé de poids en trois ans.

Mathieu dirige la DSI d’un groupe industriel de taille intermédiaire. Il a conduit en 2023 un audit de la dette énergétique de son parc applicatif interne. Le résultat l’a surpris : 40 % des requêtes adressées à leurs bases de données étaient redondantes ou inutiles, vestige de couches applicatives jamais nettoyées après des migrations successives. La suppression de ces requêtes a réduit la charge serveur de 22 % sans modifier une seule ligne de fonctionnalité métier. « Personne n’avait demandé d’optimiser. Personne n’avait non plus interdit de gaspiller », résume-t-il.

L’AI Now Institute, dans ses travaux sur le coût computationnel de l’IA, documente ce que les équipes data commencent à nommer la « dette carbone » des modèles : entraîner un grand modèle de langage peut générer autant d’émissions que cinq voitures sur l’ensemble de leur cycle de vie, selon des estimations publiées par des chercheurs de l’Université du Massachusetts. La question n’est pas d’interdire ces entraînements, mais de les justifier par la valeur produite, et de choisir des architectures proportionnées à l’usage réel.

L’éco-conception logicielle : une discipline qui cherche encore ses standards

L’éco-conception logicielle repose sur un principe simple : concevoir des services numériques qui consomment le minimum de ressources nécessaires pour remplir leur fonction. En pratique, cela touche à l’architecture technique (choix du langage, optimisation des algorithmes, sobriété des échanges réseau), au design de l’expérience utilisateur (réduire les fonctionnalités peu utilisées, alléger les interfaces), et à la gouvernance de la donnée (ne collecter que ce qui sert, archiver ou supprimer ce qui ne sert plus).

Le Référentiel général d’écoconception de services numériques (RGESN), publié par la Direction interministérielle du numérique (DINUM) en collaboration avec l’ADEME et l’Arcep, fournit depuis 2022 un cadre de 79 critères applicables aux services numériques publics et privés. Ce référentiel reste aujourd’hui d’application volontaire pour les organisations privées, mais plusieurs acheteurs publics commencent à l’intégrer dans leurs cahiers des charges. Les équipes qui n’auront pas commencé à le pratiquer en interne se retrouveront en position de faiblesse lors des prochains appels d’offres.

Laurence Devillers, chercheuse en intelligence artificielle et membre du Comité national pilote d’éthique du numérique, formule cette tension avec précision dans ses interventions publiques : les organisations investissent massivement dans des capacités de calcul sans s’être interrogées sur ce que ces capacités sont censées produire comme valeur mesurable. L’éco-conception oblige à répondre à cette question avant de dépenser, plutôt qu’après.

La gouvernance des données : le levier oublié de la sobriété

Le stockage de données est l’un des postes les plus silencieux de l’empreinte numérique d’une organisation. Des téraoctets de données dupliquées, jamais consultées, stockées « au cas où » dans des environnements cloud redondants : cette accumulation a un coût énergétique direct et un coût de gestion indirect qui finissent par peser sur les équipes IT sans que la direction générale en perçoive le mécanisme.

Isabelle, DRH d’un groupe de services de 3 200 collaborateurs, a été confrontée à ce problème lors de la mise en conformité RGPD de son organisation. L’exercice, qu’elle décrit comme « un inventaire douloureux », a révélé que son département conservait des données RH datant de plus de dix ans sur des collaborateurs partis depuis longtemps, stockées dans cinq systèmes différents avec des niveaux de structuration variables. La suppression des données inutiles a libéré 18 % de la capacité de stockage allouée aux ressources humaines. « On avait confondu sécuriser et accumuler », dit-elle.

Le Stanford HAI (Human-Centered Artificial Intelligence) souligne dans son AI Index annuel que la croissance des volumes de données d’entraînement pour les modèles d’IA suit une trajectoire exponentielle qui n’est pas soutenable sans stratégies de sélection et de curation actives. La donnée de qualité, ciblée, mise à jour, vaut davantage que la donnée abondante, bruyante, redondante, en termes de performance des modèles autant qu’en termes d’empreinte énergétique.

La CNIL, dans ses recommandations sur la minimisation des données, rappelle que le principe de limitation de la conservation n’est pas qu’une obligation légale : c’est une discipline organisationnelle qui protège les organisations contre leur propre inertie de stockage.

« La sobriété numérique n’est pas une restriction imposée à l’innovation. C’est la condition pour faire croître ce qui compte vraiment, en cessant d’alimenter ce qui ne produit rien. », La rédaction Afervescence

Réglementation et reporting : quand la contrainte devient un accélérateur

La directive CSRD, applicable depuis janvier 2024 aux grandes entreprises européennes et étendue progressivement aux entreprises de taille intermédiaire, impose un reporting extra-financier qui inclut explicitement l’empreinte numérique dans les indicateurs environnementaux. Les directions financières, qui n’avaient jusqu’ici qu’un regard lointain sur les pratiques IT, se retrouvent à devoir certifier des données que leurs équipes n’ont souvent pas encore commencé à mesurer.

Cette pression réglementaire crée un effet d’accélération que les directions numériques peuvent transformer en levier. Les organisations qui auront outillé leurs équipes pour mesurer l’empreinte de leurs services numériques, nombre de requêtes, consommation énergétique des datacenters, taux de renouvellement des équipements, durée de vie effective des terminaux, disposeront d’une longueur d’avance dans la production de ces rapports. Elles disposeront aussi, en interne, d’indicateurs de performance qui n’existaient pas et qui permettent d’objectiver des choix d’architecture qui restaient jusqu’alors dans le domaine de l’opinion technique.

Eric Sadin, philosophe et critique du solutionnisme technologique, formule une mise en garde utile : la réglementation ne résout rien si elle produit du reporting sans changer les pratiques. Les organisations qui se dotent d’une méthodologie de mesure sérieuse, ancrée dans leurs processus de développement et d’achat, sont celles qui transforment la contrainte en compétence durable. Celles qui externalisent le reporting à un cabinet de conseil pour cocher une case réglementaire auront raté l’essentiel.

Vers une sobriété numérique intégrée comme discipline de direction

La sobriété numérique ne se décrète pas depuis une charte de valeurs publiée sur un site institutionnel. Elle s’intègre dans les processus de décision : les critères d’achat de solutions logicielles, les architectures validées par les comités techniques, les KPI des équipes produit, les objectifs des directions IT. Quand un directeur général demande à son DSI quel est le coût carbone de la migration cloud engagée l’année précédente, et que le DSI peut répondre avec des données, quelque chose a changé structurellement dans la gouvernance de l’organisation.

Les organisations les plus avancées sur ce sujet partagent une caractéristique : elles ont traduit la sobriété en questions opérationnelles précises plutôt qu’en principes généraux. Quelle est la durée de vie moyenne de nos équipements, et comment la prolonger ? Quelle proportion de nos données stockées est effectivement consultée sur les douze derniers mois ? Quels sont nos cinq services numériques les plus énergivores, et quelle valeur produisent-ils à ce coût ? Ces questions ne requièrent pas de transformation culturelle préalable. Elles requièrent une volonté de mesurer.

La prospective n’est pas rassurante sur la trajectoire spontanée du secteur. Le NIST (National Institute of Standards and Technology) documente la croissance des exigences computationnelles des systèmes d’IA sans que les gains d’efficacité algorithmique compensent entièrement cette hausse. Les dirigeants qui attendent que la technologie résolve d’elle-même le problème énergétique qu’elle crée transfèrent une décision présente à un avenir incertain.

Pour aller plus loin, decouvrez notre accompagnement des organisations et notre approche.

Et si la prochaine revue de portefeuille applicatif de votre organisation intégrait, pour chaque service numérique, un indicateur d’empreinte énergétique au même titre qu’un indicateur de performance métier ?

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’éco-conception logicielle et en quoi diffère-t-elle de l’optimisation classique ?

L’éco-conception logicielle intègre la réduction de l’empreinte environnementale dès la phase de conception d’un service numérique, et non comme une correction a posteriori. Elle couvre le choix des architectures techniques, la sobriété fonctionnelle (limiter les fonctionnalités aux usages réels), la gestion de la donnée et l’impact sur la durée de vie des terminaux utilisateurs. L’optimisation classique vise la performance pour l’utilisateur ; l’éco-conception vise la performance pour un niveau de ressources minimisé.

Le RGESN est-il obligatoire pour les entreprises privées ?

Le Référentiel général d’écoconception de services numériques (RGESN) reste aujourd’hui d’application volontaire pour les organisations privées. La loi REEN (Réduction de l’empreinte environnementale du numérique) impose en revanche des obligations spécifiques aux opérateurs de communications électroniques et aux grands acteurs du numérique. La dynamique réglementaire, accélérée par la CSRD, oriente le marché vers une intégration progressive de ces critères dans les appels d’offres publics et privés.

Comment mesurer concrètement l’empreinte carbone d’un service numérique interne ?

Plusieurs méthodologies existent, dont celle publiée par l’ADEME et l’Institut du Numérique Responsable (INR) dans le cadre du collectif GreenIT.fr. Les indicateurs de base portent sur la consommation énergétique des serveurs hébergeant le service, le volume de données transférées, le nombre et l’âge moyen des équipements utilisateurs sollicités, et la fréquence des mises à jour logicielles forçant le renouvellement d’équipements. Des outils open source comme EcoIndex permettent une première évaluation de l’empreinte d’un service web.

La sobriété numérique freine-t-elle l’innovation ou la capacité compétitive d’une organisation ?

Les retours d’expérience des organisations ayant engagé une démarche structurée montrent l’inverse : la contrainte de sobriété conduit à des arbitrages plus rigoureux sur les projets numériques, à une réduction de la dette technique accumulée, et à des économies opérationnelles mesurables sur les coûts de stockage et d’infrastructure. La sobriété ne ralentit pas l’innovation ; elle oblige à prioriser, ce qui tend à concentrer les ressources sur les projets à valeur réelle plutôt qu’à les disperser.

Par où commencer pour une direction générale qui souhaite engager une démarche de sobriété numérique ?

Trois entrées produisent des résultats rapides sans transformer l’organisation : un audit du parc applicatif centré sur l’usage réel (quels services sont effectivement utilisés, avec quelle fréquence, pour quelle valeur métier), une politique de gestion du cycle de vie des données (définir des durées de conservation et les faire respecter), et l’intégration d’un critère d’empreinte dans les prochains achats de solutions logicielles. Ces trois chantiers peuvent être conduits en parallèle et produisent des données qui alimentent directement le reporting CSRD.

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